Les Jours Plissés

It was the tender mending of this slender gown
That brought me bending to the ground

.  AW22  SS22  AW21

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J’ai rempli ce carnet rouge de dentelles, de feuilles arrachées au temps et d’une transparence - on la dirait vie elle-même. Pour évoquer au souffle nu l’élan vers l’abandon. A tes bras et ta casquette retournée. A cette hauteur où tu t’es hissée pour contempler la miniature au coeur de mon ruisseau. Repliée sur le rocher, tel enfant sauvage, de silence et de désir. Et dans mon ventre le mouvement, la composition des couleurs et des matières, déjà. Mais tout ce que je cherche dans cette fugue, c’est ton eau. Tout à elle dirigée, assoifée, je trouve dans mon aiguille l’endroit où elle coule. Par cette fente conjurée.

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Je me souviens quand nous avons appris à nager dans les remous du torrent. Nos peaux emportées sur les galets, cascadant leur innocence - une fesse à la fois. Je cherchais du regard un tourbillon contraire où aménager un nid. Entre mains l’eau rapide en tulle et de l’index et du majeur, je cisaillais en travers. J’avais l’espoir peut-être de trouver un biais qui dirait le calme et ma place ici. Me retourner pour te perdre, disparaissante dans le courant. Alors, hissée sur la roche blanche et brûlée de partout à tes cils - j’attends les doigts frippés. Qu’une minute. Un jour, une semaine, un siècle.

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J'ai stoppé mon point au milieu de la reprise - au bord de cette robe d'été en voile de coton, fleurs sur blanc dont j'aimerai faire peau. Mon geste, empêché par l'image rémanente de cette fille dans un manteau Montana blanc abandonnée sur un coin d'autoroute. Le camion du hacker dans la distance, les phares, étoiles disparaissantes. Elle pleure, ou pas. Alors j'ai ouvert une page blanche et j'ai posé les premiers mots de ce petit roman mélancolique sur la mode et l'amour qui traine en moi depuis notre rencontre. Et me voilà jetée dans le texte, dans l'obsession belle. Oh, mon coeur, reste tranquille. La nuit est triste.

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Parfois mes lèvres disent tout bas ces mots impossibles à prononcer sinon pour se rassurer de quelque emprise ou d'une raison de manquer à ce point de raison. En brodant, je marmonne. En brodant, je marmonne, j'essaye de me tenir loin mais tout me rattrape à la nuque en frisson en puissance. L’horizon parfois se délite et c’est là dans le pas brisé que je trouve un moment de calme pour penser ce souffle et me dire : ok, mais alors, si je passe mon doigt là, pour prendre le repli en drap, tendu sur ton corps recroquevillé au matin - si je reste là, au saut de puce qu’il reste à faire pour dire tout haut et planter la bouture en ton sein, il y a cette microscopique chance - inespérée dans la violence de ce quotidien précaire. Il y a la certitude, une fois peut-être, de trouver au coeur de ce dessin dans ton dos le sens de la pente. La dévaler, encore et encore, jusqu’aux reins, où sur la mare tes libellules finissent leur vol en sublime sourire.

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J'ai repris le travail lentement sur la table de la cuisine. Dehors un soleil feu vitrife les nouveaux hôtels en construction, nanites reflétant les flammes à leurs cils primastiques. Je compose une lingerie en laissant le désir guider ma main - sans savoir où commence le fil, où se termine le volume. La dentelle craquelle - elle effrite un fantasme et dans la chaleur je me sers de mon corps pour trouver une direction - cambrée, batie cellule par cellule, régénérée dans la sensuelle. Ai-je trouvé neoténie dans le moulant, à cran de sein où glisse un ruban ?

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En boucle - entortillée dans mes draps je crois me souvenir de toi. Hymne.
Allons. Je pose mon intention ici, au creux de tes vallées. En paix dans l'amour de cette vie, enfin - soupir. Engourdie au brûlant de l'incendie-monde, je place les motifs de la prochaine collection. Des larmes en rivières, les strings au fil de couture, plus proches encore de tes hanches. Les voiles boucles et les torsades de couleurs imprécises. Des dessins mouillés, pour me tenir loin de la matière - non, pas une punition, mais choix. De faire de ce travail de la main le matin tendre venu. Eternité : redécouvrir tes fentes et l'ouverture de ton être à ma lumière assoiffée.


——————————————————————————— all words by sabrina
-------------------- thank you for reading <3